Philothée Philothée
Réponse à Lux Æterna au sujet du concile qui ruine l'illusion des bons élèves.

Cher Lux Æterna,
Votre texte contient un rappel très juste et très nécessaire de la primauté absolue de la grâce, et je vous rejoins pleinement lorsque vous rappelez, avec le IIe concile d’Orange, que l’homme ne peut commencer de lui-même son mouvement surnaturel vers Dieu, que le désir même de conversion, la bonne pensée ordonnée au salut, la volonté d’être purifié et le consentement salutaire supposent déjà une grâce prévenante, de sorte que personne ne peut se glorifier comme s’il avait commencé par lui-même ce que Dieu serait ensuite venu simplement compléter.
Il me semble cependant que, dans la seconde partie de votre texte, vous allez sensiblement plus loin que les canons d’Orange eux-mêmes, jusqu’à employer certaines formulations qui, prises selon leur sens naturel, risquent de faire glisser la doctrine catholique de la grâce vers une conception où l’action humaine, les œuvres et même le mérite chrétien seraient presque opposés à la grâce, alors que l’enseignement catholique traditionnel les ordonne au contraire très précisément les uns aux autres.
Lorsque le canon 7 d’Orange affirme que l’homme ne peut, par la seule force de la nature, penser ou choisir un bien, il précise expressément qu’il s’agit d’un bien « qui appartienne au salut de la vie éternelle » ; il ne dit donc pas que la nature humaine privée de la grâce serait incapable de tout bien naturel ou de toute pensée droite quelconque, mais qu’elle ne peut produire par elle-même un acte surnaturellement proportionné à la fin éternelle, distinction essentielle que saint Thomas conservera soigneusement.
De même, lorsque vous écrivez que « pas un seul pas vers le bien, pas une seule pensée droite ne jaillit de notre nature livrée à elle-même », cette phrase peut être parfaitement catholique si vous entendez par là le bien salutaire et surnaturel, mais elle devient excessive si elle est entendue absolument, comme si l’homme déchu ne pouvait plus accomplir aucun bien naturel ni connaître aucune vérité sans la grâce sanctifiante.
Surtout, je crois qu’il faut être très prudent avec des expressions telles que « accepter de ne plus rien pouvoir, pour que Dieu puisse tout », car la doctrine catholique ne dit pas que Dieu agit à la place de l’homme, mais que Dieu agit en l’homme de telle sorte que l’homme puisse véritablement agir ; le canon 9 d’Orange est ici admirablement précis lorsqu’il enseigne que Dieu « agit en nous et avec nous afin que nous agissions », ce qui exclut aussi bien le pélagianisme, où l’homme commencerait seul, qu’une sorte de passivité spirituelle où Dieu ferait tout tandis que l’homme ne ferait réellement rien.
Saint Paul lui-même unit les deux vérités lorsqu’il écrit aux Philippiens : « travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire » ; il ne conclut donc pas de l’action divine que l’homme n’a plus à agir, mais précisément que l’homme peut et doit agir parce que Dieu agit premièrement en lui.
C’est également pourquoi votre formule selon laquelle Dieu aurait « conditionné notre salut à l’accueil plénier de sa grâce et au rejet de toutes nos œuvres humaines » me paraît devoir être rectifiée avec soin, car si vous voulez dire par là qu’il faut rejeter toute prétention à être sauvé par des œuvres accomplies indépendamment de la grâce, je vous rejoins entièrement ; mais si cela signifie que les œuvres humaines comme telles doivent être exclues du salut afin que Dieu seul en reçoive la gloire, alors nous quittons la doctrine catholique.
Orange lui-même affirme en effet qu’une récompense est due aux bonnes œuvres lorsqu’elles sont accomplies, tout en ajoutant que la grâce, qui n’est pas due, les précède afin qu’elles puissent être faites ; et le concile de Trente exprimera avec une précision encore plus grande cette même doctrine en enseignant que les œuvres du juste sont tout ensemble des dons de Dieu et de véritables actes méritoires, non parce que l’homme posséderait quelque puissance surnaturelle indépendante de Dieu, mais parce que Dieu daigne faire de ses propres dons, reçus et librement mis en œuvre par l’homme, de véritables mérites.
C’est précisément là, me semble-t-il, que se trouve la beauté de la doctrine catholique : elle ne diminue nullement la gloire de Dieu en reconnaissant l’action réelle de l’homme, car tout ce que l’homme peut faire surnaturellement lui vient d’abord de Dieu ; mais elle ne détruit pas davantage la liberté humaine sous prétexte d’exalter la grâce, car la grâce ne remplace pas la volonté, elle la guérit, la meut, la fortifie et lui donne de consentir réellement et librement.
Il y a d’ailleurs un détail qui mérite correction dans votre texte : la dernière citation que vous attribuez au canon 23 correspond en substance au canon 20 du IIe concile d’Orange, tandis que le véritable canon 23 parle justement du fait que, lorsque l’homme accomplit volontairement ce qui plaît à Dieu, cette volonté bonne est réellement sienne tout en ayant été préparée par Dieu ; ce canon authentique confirme donc précisément cette coopération entre l’action première de Dieu et l’action réelle de l’homme.
Je partage donc entièrement votre dénonciation d’un pélagianisme pratique qui ferait de la vie chrétienne une accumulation de performances, de disciplines et de mérites conçus comme indépendants de la grâce, mais je crois qu’il faut éviter de combattre cet excès par l’excès inverse, car les sacrements, la prière, la pénitence, l’effort ascétique, l’obéissance, les œuvres de charité et le combat spirituel ne sont pas des obstacles à la grâce lorsqu’ils sont vécus dans la grâce ; ils sont précisément parmi les fruits de cette grâce et parmi les moyens par lesquels l’homme coopère à ce que Dieu opère en lui.
La formule catholique me paraît donc être moins : « Dieu fait tout et l’homme ne peut rien », que celle-ci : l’homme ne peut rien de salutaire sans Dieu, mais avec Dieu il peut réellement vouloir, agir, aimer, lutter, souffrir, persévérer et mériter, parce que Dieu lui donne précisément de pouvoir le faire.
C’est ainsi que je comprends le IIe concile d’Orange, saint Augustin, saint Thomas et, plus tard, le concile de Trente : toute initiative surnaturelle vient de Dieu, toute grâce première est absolument gratuite, aucun mérite ne précède la justification, mais l’homme touché, relevé et fortifié par la grâce n’est pas supprimé comme sujet agissant ; il devient au contraire véritablement capable de coopérer à Dieu, de telle sorte que, selon la splendide formule d’Orange, « Dieu agit en nous et avec nous afin que nous agissions ».
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France Vappereau

"Je peux tout en celui qui me donne la force "
Saint Paul apôtre aux Philippiens 4,13
Ou: "Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. C'est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses afin que la puissance de Christ fasse en moi sa demeure"
Saint Paul apôtre aux 2 Corinthiens 12, 9
Merci cher Philotée Philothée pour votre commentaire en accord parfait avec ce que je comprends et reçois de La Parole de Dieu.

Philothée Philothée

@Lux Æterna